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Le complexe d’Oedipe

Dimanche 2 mai 2010

Complexe d’Œdipe

Antoine-Denis Chaudet, Œdipe enfant rappelé à la vie par le berger Phorbas qui l’a détaché de l’arbre, 1801.Le complexe d’Œdipe (Ödipuskomplex en allemand), parfois contracté dans l’expression « l’Œdipe », est un concept central de la psychanalyse. Théorisé par Sigmund Freud dans sa première topique, il est défini comme le désir inconscient d’entretenir un rapport sexuel avec le parent du sexe opposé (inceste) et celui d’éliminer le parent rival du même sexe (parricide). Ainsi, le fait qu’un garçon tombe amoureux de sa mère et désire tuer son père répond à l’impératif du complexe d’Œdipe.

Le drame grec éponyme est selon Freud le plus à même de mettre en images le désir universel et inconscient que tout enfant ressent. Pour Georges Politzer « le complexe d’Œdipe n’est ni un « processus » et encore moins un « état », mais un schéma dramatique »alors que pour Roger Perron il désigne « le réseau des désirs et des mouvements hostiles dont les objets sont le père et la mère, et des défenses qui s’y opposent ; il est également la structure centrale du psychisme humain.

La psychanalyse identifie ainsi trois étapes fondamentales de développement psycho-affectif : le stade oral, le stade anal et le stade phallique lors duquel survient chez le garçon, comme chez la fille mais d’une toute autre manière, le complexe d’Œdipe. C’est en effet de 3 à 6 ans environ que le désir libidinal portant sur le parent de sexe opposé apparaît, et que le parent de même sexe est perçu comme un rival. Le complexe connaît ensuite un déclin avec la pré-adolescence : l’enfant affronte le complexe et son désir libidinal se dirige alors vers d’autres objets.

Freud fait du complexe d’Œdipe le pivot de sa théorie pulsionnelle et méta-psychologique, devenant ainsi le concept-clé de la psychanalyse et de ses courants dérivés. L’histoire du complexe d’Œdipe est en effet associée à la théorie freudienne ainsi qu’à l’histoire de la psychanalyse dans son ensemble. Le concept a également motivé nombre de critiques de différentes natures, internes à la psychanalyse comme issues d’autres disciplines.

Sigmund Freud dit avoir découvert le complexe au cours de son auto-analyse en la rapprochant de l’histoire du héros grec Œdipe, personnage de la mythologie, telle qu’elle est narrée par le dramaturge Sophocle dans la pièce Œdipe roi principalement. La lettre à Wilhelm Fliess du 15 octobre 1897 est en effet le seul document qui permette de dater la conceptualisation du complexe. Le neurologue viennois explique ainsi : « J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants ».

Gustave Moreau, Œdipe et le sphinx, 1864Dans ses premiers écrits, Freud parle aussi de « complexe nucléaire » ou de « complexe maternel », notamment dans son Étude sur l’hystérie (1895)[. Il rappelle qu'il a été conduit à élaborer ce complexe en étudiant la sexualité, les perversions et les névroses de l'adulte qui remontent à l'enfance. L'origine de l'Œdipe est en effet étroitement liée à l'« évolution sexuelle de l'enfant », ce qui fonde également tout l'édifice théorique de la psychanalyse. Freud constate dans un premier temps, « par l'observation directe et par l'étude analytique de l'adulte », que « l'enfant se tourne d'abord vers ceux qui s'occupent de lui ; mais ceux-ci disparaissent bientôt derrière les parents ». Ces rapports, note Freud, « ne sont nullement dépourvus d'éléments sexuels ». L'enfant prend donc ses parents comme des « objets de désir ».

En 1900, dans son essai fondateur de la science des rêves, L'Interprétation des rêves, Freud rend publique sa théorie du complexe d'Œdipe[. Il y explique que le rêve fait souvent référence à ce qui est l'un des désirs d'enfance. « Dans le contenu latent du rêve, Freud trouve, à titre d'élément constant, le résidu diurne, il trouve également qu'il existe une relation entre ce résidu et les souvenirs d'enfance ». Selon son expression, rappelle Henri F. Ellenberger, Freud pense que « le rêve a un pied dans le présent et un pied dans l'enfance »[F 2]. Freud explique aussi que le cas des névrosés permet d’observer des désirs affectueux ou hostiles pour les parents. Dès ce texte, le fondateur de la psychanalyse se réfère explicitement à la tragédie grecque. En 1911, il ajoute que le complexe de castration est profondément lié à l’Œdipe et que dans le drame de Sophocle l’aveuglement d’Œdipe opère comme substitut de la castration.

Le mythe œdipien semble dès lors pour Freud la mise en récit d’un complexe psychique universel. Dans la mythologie grecque, Œdipe est le fils de Laïos et de Jocaste, souverains de la ville de Thèbes. Un oracle prédit à Laïos qu’il sera plus tard tué par son propre fils. Effrayé, Laïos décide d’abandonner Œdipe dans la montagne. Un berger trouve l’enfant et le confie au roi de Corinthe, Polybos, qui l’élève comme son propre fils, sans toutefois lui révéler le secret de ses origines. C’est lui qui le nomme Œdipe. Un nouvel oracle prédit ensuite à Œdipe qu’il sera le meurtrier de son père. Ignorant que Polybos n’est pas son père biologique, il quitte Corinthe pour que la prédiction ne puisse se réaliser. Pendant son voyage, il rencontre Laïos et ses serviteurs et tue alors son vrai père, qu’il prend pour le chef d’une bande de voleurs de grands chemins. Lorsqu’il arrive à Thèbes, but de son voyage, il ne peut entrer dans la ville car un monstre, le Sphinx, en empêche l’accès, tuant et dévorant tous les voyageurs incapables de résoudre l’énigme qu’il leur propose. Œdipe, rusé, parvient à trouver la solution et défait le monstre. Œdipe devient dès lors un héros adulé par les habitants de la ville, qui finissent par le proclamer roi et lui donnent comme femme la veuve de Laïos, Jocaste, sa propre mère. Freud voit donc dans ce mythe l’illustration idéale des désirs extrêmes infantiles : « nous donnons le nom de « complexe d’Œdipe » parce que la légende qui a pour héros Œdipe réalise, en ne leur imprimant qu’une très légère atténuation, les deux désirs extrêmes découlant de la situation du fils : le désir de tuer le père et celui d’épouser la mère . Il remarque en effet que ce complexe se retrouve également dans d’autres drames culturels, comme dans Hamlet de Shakespeare. En 1967, Jean Starobinsky, dans la préface d’Hamlet et Œdipe d’Ernest Jones, argue que si Œdipe est le drame du dévoilement, la tragédie d’Hamlet est le drame du « refoulement « .

En 1905 Freud publie Trois Essais sur la théorie de la sexualité, ouvrage fondateur de la psychanalyse. Même si le complexe n’y apparaît pas explicitement, Freud définit tout d’abord la libido comme l’énergie sexuelle aux fondements de la dynamique psychique qui tend à se projeter sur un objet extérieur. En second lieu, il insiste sur les vicissitudes du choix de l’objet d’amour dont la source est le complexe d’Œdipe. Il pose donc que la réalité de la sexualité infantile est induite par la mère, et que la tétée est le premier rapport sexuel. De cette sexualité archaïque dépend le complexe d’Œdipe, déterminant à son tour le tabou de l’inceste. Freud continue de développer sa théorie en expliquant que la libido donne naissance à des perversions sexuelles diverses lorsque le schéma originel œdipien subit des altérations. Enfin, elle s’incarne dans un symbolisme sexuel dense, notamment dans les rêves. Le thème est par ailleurs central dans l’analyse de Dora, en 1905.

En 1909, un autre cas pratique, célèbre dans la littérature psychanalytique, permet à Freud de valider sa conception du complexe. Le cas dit du « petit Hans » — de son vrai nom Herbert Graf — suit en effet fidèlement le schéma dramatique œdipien. La phobie du cheval apparaît chez Herbert Graf quand il assiste à la chute d’un cheval et qu’il le voit à terre se débattre. Freud va postuler que son inconscient associe son père au cheval, qu’il aime son père mais qu’il souhaiterait également sa mort pour pouvoir coucher avec sa mère. Cela va développer chez lui une névrose phobique, l’impossibilité de sortir dans la rue par crainte d’être mordu par un cheval. Freud le prend en cure analytique et, au fur et à mesure de sa psychothérapie, l’aide à surmonter son complexe d’Œdipe.

La résolution du complexe d’Œdipe lors du travail du rêve. Ce n’est cependant qu’en 1910, dans un texte intitulé Contribution à la psychologie de la vie amoureuse qu’apparaît le terme « complexe d’Œdipe ». La notion est l’invention de deux autres psychanalystes officiant à Zurich, Carl Gustav Jung et Franz Riklin. Le complexe (gefühlsbetonte Komplexe en allemand) » est utilisé dès lors en psychanalyse pour désigner des fragments psychiques inconscients à forte charge affective. Freud l’utilise ainsi pour décrire ce qui est pour lui le principal complexe psychique humain, celui qui est constitué dans les premiers temps de vie, en fonction de ses parents : le « complexe nucléaire ». Sa pensée est ensuite développée la même année dans l’essai « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme » où il explique que les objets d’amour sont autant de substituts de la mère. Le cas de la fille est déjà particulier : Freud pose qu’à la place de la peur de perdre son père, comme le petit garçon pour sa mère, elle développe une « envie du pénis ».
Dès 1912 et 1913, « l’Œdipe » est entré totalement dans la pensée clinique de Freud et celui-ci s’attache à en étudier son universalité, dans l’ouvrage Totem et Tabou. Freud y avance la thèse suivante : celle de la « vocation civilisatrice du complexe », résumée par Roger Perron : « en des temps très anciens les humains étaient organisés en une horde primitive dominée par un grand mâle despotique qui monopolisait les femmes et en écartait les fils, fût-ce au prix de la castration ». Le complexe serait donc transmis de génération en génération et avec lui le sentiment de culpabilité associé. Freud recherchera en effet toujours à relier ces concepts, et en particulier celui du complexe d’Œdipe, à une théorie générale de la phylogenèse (de l’histoire de l’humanité comme espèce).

Nombre de psychanalystes commencent à mener des études, dans la continuité de celles de Freud, dont Otto Rank. Freud note en effet : « Otto Rank a montré, dans une étude consciencieuse, que le complexe d’Œdipe a fourni à la littérature dramatique de beaux sujets qu’elle a traités, en leur imprimant toutes sortes de modifications, d’atténuations, de travestissements, c’est-à-dire de déformations analogues à celles que produit la censure des rêves ». Par la suite deux ouvrages de Freud vont développer sa pensée, et ce définitivement. En 1923, dans un court essai intitulé « L’Organisation génitale infantile », Freud décrit les phases psychoaffectives de la psychogenèse, qui est également l’un des concepts centraux de la théorie psychanalytique, et dont « la phase phallique constitue l’acmé du drame œdipien ». L’intérêt croissant porté au complexe d’Œdipe motive Freud à faire le point sur sa découverte. Il fixe sa théorie dans les Conférences d’introduction à la psychanalyse, en 1917 et 1918. Il s’arrête particulièrement sur les observations directes et sur les analyses d’adultes névrosés, expliquant que « chaque névrosé a été lui-même une sorte d’Œdipe » .

Le cas clinique dit de « l’homme aux loups » (1918) offre une illustration majeure du complexe masculin. Freud classe alors le complexe au sein des « schémas phylogénétiques » qui ont pour rôle de structurer la psyché inconsciente et ce depuis l’aube de l’humanité. Par ailleurs, l’introduction de la nouvelle dualité pulsionnelle et d’une seconde topique va permettre une nouvelle approche de l’Œdipe. Freud explique en effet que le transfert présente les restes de la résolution, plus ou moins accomplie, du complexe. Celle-ci laisse en effet des « cicatrices narcissiques ». Face à cette souffrance, la psyché pousse le Moi à résoudre en totalité le complexe. Ce faisant, le Moi est envahi de compulsions. Selon lui l’intensité de ces compulsions, qui culmine dans les névroses obsessionnelles, est à l’origine de la notion de « destin » dans les drames, dont la tragédie de Sophocle. Dans Psychologie des foules et analyse du moi (1921), Freud aborde « l’avant Œdipe », caractérisé par une neutralisation des affects et permis par l’ambivalence. L’enfant fixe ainsi ses affects négatifs et positifs sur des objets extérieurs au lieu d’investir ses parents.

Enfin, en 1923, dans Le Moi et le Ça, Freud métapsychologis la notion de complexe d’Œdipe, en en faisant un prérequis structurant de l’instance morale, le Ça. En effet, lors de la maturité du complexe, plusieurs scénarios sont possibles : affects féminins pour le père chez le garçon ou désir féminin pour la mère chez la fille, et vice-versa. Toutes les variations sont dues selon Freud à la « bisexualité constitutionnelle de l’individu ». L’enfant est en effet inconsciemment bisexuel, son orientation sexuelle se précisant par la suite. Ces variations complexes entraînent donc une attitude positive du garçon pour son père (le complexe inversé), ou une attitude négative (le complexe normal), le tout formant, virtuellement le « complexe d’Œdipe complet ». Ces identifications variées expliquent la diversité des étiologies et des personnalités. Elles constituent fondamentalement un « idéal du moi » qui détermine la morphologie du Surmoi]
L’essai de 1923, « Le problème économique du masochisme », pose que le Surmoi, instance psychique proclamant les interdits, est né de l’introjection des premiers objets libidinaux du Ça dans le Moi. La relation en est de fait désexualisée mais le Surmoi conserve les caractères parentaux. Freud propose là une thèse selon laquelle la source de la morale est le Surmoi et, donc, l’Œdipe[A 8]. La même année, dans l’essai « L’Organisation génitale infantile » Freud tente d’expliciter les zones d’ombre de l’Œdipe féminin. Il stipule que seul le pénis a une réalité psychique, y compris chez la fille. Celle-ci envierait donc l’acquisition du phallus, même si Freud admet être impuissant à poursuivre l’analyse de la sexualité féminine.

En 1924, un autre essai fait une place majeure au complexe : « La disparition du complexe d’Œdipe ». Freud y décrit la façon dont le complexe disparaît avec le temps, comme la chute des dents de lait précise-t-il, et ce « même si ce qu’il décrit est davantage la dissolution du conflit œdipien » plutôt que la disparition pure et simple de ce qu’il a défini avant comme « l’ossature même du psychisme humain ». En 1925, dans « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », Freud aborde la « préhistoire du complexe d’« Œdipe » ». Les prémisses du complexe se jouent en effet dans les premiers temps de la découverte des zones érogènes.

Avec l’ouvrage Malaise dans la civilisation (1929), Freud délivre l’interprétation psychanalytique des structures inconscientes sous-tendant l’humanité et ses fantasmes. Il décrypte les symboles sexuels universels trouvés dans les rêves. Selon Ellenberger, « Freud allait bientôt déduire du caractère universel du complexe d’Œdipe l’idée du meurtre du Père primitif par ses fils ». Dès lors Freud complète son modèle théorique en précisant la figure du père primitif. Le garçon nourrit envers lui des désirs de mort car il a peur d’être châtié et castré par celui-ci. La castration prend ainsi place dans la théorie générale du complexe, comme peur infantile de se voir déposséder de la puissance sexuelle par la figure paternelle. Ce complexe de castration survient donc au sortir de l’Œdipe, comme renoncement à l’objet maternel, qui est le premier objet de l’enfant et comme marquant le début de la période de latence et de la formation du Surmoi chez le garçon. Des auteurs postérieurs à Sigmund Freud, comme Melanie Klein ou Donald Winnicott par exemple, ont cependant compris le Surmoi comme instance bien plus précoce. Le cas de la petite fille est cependant différent à ce stade : elle interprète en effet la castration comme ayant eu lieu, n’étant pas en possession d’un pénis, et se doit donc de la réparer. Ce moment, l’envie du pénis, marque alors l’entrée dans l’Œdipe à rebours du cas masculin. Le meurtre du Père primitif est ainsi le fantasme universel de l’humanité de tuer la figure paternelle castratrice, seule étape permettant un développement psychique normal par la suite. « La notion complète du complexe d’Œdipe comporte en effet ces trois éléments : désir incestueux à l’égard de la mère, désir de tuer le père, et image d’un père cruel et castrateur » explique Henri F. Ellenberger.

Enfin, en dépit de l’importance du concept en psychanalyse, jamais Freud ne lui a pour autant consacré un ouvrage spécifique, même s’il revient sur cette découverte dans son dernier ouvrage, L’Abrégé de psychanalyse, en écrivant : « Je m’autorise à penser que si la psychanalyse n’avait à son actif que la seule découverte du complexe d’Œdipe refoulé, cela suffirait à la faire ranger parmi les précieuses acquisitions nouvelles du genre humain »

Selon Freud, tel qu’il le décrit dans son essai « L’Organisation génitale infantile » (1923), l’élaboration du complexe d’Œdipe représente une étape constitutive du développement psychique des enfants. Le désir envers la mère trouve en effet son origine dès les premiers jours de la vie et conditionne toute sa psychogenèse. La mère est, d’une part, la « nourricière », et, d’autre part, celle qui procure du plaisir sensuel, via le contact avec le sein et à travers les soins corporels. L’enfant, qu’il soit fille ou garçon, en fait donc le premier objet d’amour qui restera déterminant pour toute la vie amoureuse. Cette relation objectale est ainsi investie de sexualité. Cet amour d’objet se déploie donc en cinq « phases » libidinales. La notion de « phase » ou de « stade » n’est pas à prendre au sens littéral. Elle signale la primauté d’une zone érogène particulière mais n’implique pas que le processus se déroule de manière mécanique et linéaire. Tout au plus peut-on admettre qu’une phase succède à l’autre dans l’ordre décrit. Le complexe d’Œdipe se déploie donc à travers ces phases en fonction de leurs propriétés propres qui s’enchevêtrent pour constituer un agrégat de pulsions, nommé « complexe » d’Œdipe qui, pour les freudiens, trouve son apogée vers l’âge de 5 ans. Freud aboutit à cette déduction en étudiant le cas dit du « petit Hans ».
La « phase orale » constitue l’organisation psychique du premier lien. La nourriture qui passe par la bouche est en effet la première origine de sensualité. Le plaisir produit par les zones érogènes s’étaye sur ce lien vital puis s’en éloigne, par exemple lors des préliminaires sexuels des adultes. On différencie la « phase orale de succion » de la « phase orale de morsure » qui inaugure une manifestation d’agressivité reposant sur l’ambivalence inhérente à la relation d’objet. Pour les kleiniens, le complexe d’Œdipe se manifeste déjà à cette phase orale et son déclin intervient lors de l’avènement de la position dépressive. Ensuite, la « phase anale », allant de 1 à 3 ans environ, est liée au plaisir de contrôler ses voies d’excrétion. « La phase phallique » (ou « génitale infantile »), de 3 à 6 ans environ, est liée à la masturbation. Elle connaît l’émergence puis le conflit œdipien dans sa phase la plus aiguë. La « phase de latence » s’étale ensuite de 6 ans à la pré-adolescence, et correspond au déclin du complexe d’Œdipe par le refoulement des pulsions sexuelles qui sont mises au service de la connaissance (ou « épistémophilie ») qui dure jusqu’à l’adolescence et qui est permise par le processus de sublimation. Là encore, il faut considérer que ce déclin, cette « latence » est toute relative et peut varier selon les individus, les circonstances et les moments du développement. Jacques Lacan distingue quant à lui trois phases, l’œdipe permettant l’accès au symbolique : d’abord l’enfant est l’objet du désir de la mère, à savoir le phallus puis il perd cet avantage par l’interdit de l’inceste, édicté par le père, dès lors l’enfant perd sa relation fusionnelle et privilégiée avec sa mère par une castration symbolique. Enfin l’enfant assume le nom du père et s’identifie à lui.
Le déclin du complexe d’Œdipe correspond à la phase finale de la dynamique œdipienne. Il est marqué par le renoncement progressif à posséder l’objet libidinal, sous la double pression de l’angoisse de castration chez le garçon et de la peur de perdre la mère chez la fille. Plusieurs processus permettent en effet à l’enfant de détourner son attention libidinale des objets parentaux. Les déplacements identificatoires, les sublimations notamment, le transfert aussi, permettent à la libido de trouver d’autres objets de satisfaction, en particulier dans la socialisation progressive et dans l’investissement des processus intellectuels. Enfin, la « phase génitale » survient pendant l’adolescence et correspond à la reconnaissance de la « double différence, des sexes et des générations » et coïncide avec la seconde période de maturation sexuelle. Dès lors l’équilibre est trouvé, au sein d’une organisation génitale adulte et grâce aux changements d’objets devenus possibles : le désir sera donc adressé à une autre femme que la mère, à un autre homme que le père.

Il existe également, note Freud, une forme « inversée » du complexe d’Œdipe. La forme normale du complexe est en effet appelée « positive », à l’opposée de laquelle existe une forme négative appelée inversée. Le garçon voit dans son père non une figure à tuer psychiquement, mais l’objet de ses tendances sexuelles. Le père devient dès lors féminisé. Chez la fille, le schéma existe, se construisant a contrario sur la mère, investie des pulsions sexuelles objectivées. Selon Freud, les deux formes de l’Œdipe constituent le « complexe d’Œdipe complet ».
Selon Freud, lors du complexe d’Œdipe le Moi suit une profonde modification, de laquelle résulte le Surmoi ; « Le Surmoi est donc l’héritier du complexe d’Œdipe » explique Tran-Thong. En effet la résolution du complexe entraîne l’introjection de l’image du père. L’édification du Surmoi chez un individu dépend ainsi de la façon dont il a résolu son complexe d’Œdipe. De manière générale, « le conflit œdipien constitue un moteur essentiel du jeu des identifications par lesquelles se construit la personne » explique Roger Perron.

Pour Jacques Lacan le concept de « Noms-du-Père » envisage une situation œdipienne précoce, reformulant la vision freudienne du complexe d’Œdipe. Par cette formalisation structurelle, la nature et la fonction du père sont comprises sous l’angle symbolique. Cette métaphore paternelle prend notamment sens dans la théorie lacanienne de la psychose. Elle structure le symbolique et permet le passage de l’Œdipe. Au final, elle joue un rôle dans la constitution du langage chez l’enfan
L’Œdipe subit un « refoulement rapide », note Freud, mais, « du fond de l’inconscient, il exerce encore une action importante et durable. Il constitue dès lors le « complexe central » de chaque névrose ». Freud parle également, de manière synonymique, et dans un cadre psychopathologique, dès 1908, de « complexe nucléaire ». Tout d’abord, d’une façon passive, le complexe conditionne le développement ultérieur de l’enfant et par là celui de névroses ; d’autre part l’enfant, dès sa soumission au complexe, tente de comprendre afin d’aménager la réalité et il produit pour cela des « théories sexuelles infantiles » sur ses parents. Ses théories influent de manière décisive sur le caractère ultérieur de l’enfant et sur sa constitution névrotique. Néanmoins la névrose ne passe de virtuelle à actuelle que lorsque l’enfant est incapable de détacher sa libido des modèles parentaux. Dès lors il ne peut jouer de rôle social et produit un aménagement de la réalité, une névrose. Toute l’entreprise analytique se définit comme une éducation progressive pour surmonter ces « résidus infantile
Dès sa formalisation, Freud savait que ce modèle était difficile à transposer complètement pour le développement des petites filles. Il a essayé de pallier cette difficulté en aménageant le concept de l’Œdipe pour la fille, que le psychiatre et psychanalyste Carl Gustav Jung appelle par la suite le « complexe d’Électre ». Il la définit comme la tendance compulsive amenant la fille à se tourner vers le père ou une autre image paternelle de substitution et qui est conséquence du complexe de castration pré-pubertaire féminin. Si Freud admet l’existence d’un « complexe d’Œdipe au féminin », il ne lui reconnaît pas une équivalence stricte avec celui dédié au petit garçon. Ce « monisme phallique » postulé par Freud a en effet soulevé de vives protestations, du vivant même du fondateur de la psychanalyse, et en particulier de la part de femmes psychanalystes, comme Ruth Mack Brunswick, Helene Deutsch, Karen Horney ou Melanie Klein. Cette extension au sexe féminin n’a cependant jamais été totalement satisfaisante et aujourd’hui rares sont les analystes qui utilisent ce terme. Freud remarque, dès le début, en 1916 : « On ne saurait dire que le monde fût reconnaissant à la recherche psychanalytique pour sa découverte du complexe d’Œdipe. Cette découverte avait, au contraire, provoqué la résistance la plus acharnée »] et ce même au sein de la théorie psychanalytique. La psychanalyste Mélanie Klein par exemple, afin d’équilibrer le concept, a insisté sur le fait que le garçon « envie » le pouvoir des femmes de donner la vie autant que la fille pourrait « envier » le phallus.

Les conséquences du déclin du complexe d’Œdipe sont différentes d’un sexe à l’autre : d’abord il s’agit du renoncement au premier objet d’amour dans les deux sexes. Le garçon se détournera de sa mère pour d’autres femmes mais la fille va elle s’orienter vers un objet d’amour hétérosexuel (le père duquel elle devra aussi se détourner pour d’autres hommes). Dans ce strict cadre intrapsychique, les psychanalystes considèrent que l’homosexualité est un avatar du complexe d’Œdipe. Le garçon se fixe au père, la fille à la mère par impossibilité d’intégrer l’angoisse de castration ou, sa conséquence, l’intégration de la double différence. En psychanalyse le « choix d’objet » est inconscient et il n’a rien à voir avec ce qu’on pourrait entendre par un choix d’orientation sexuelle qui serait, lui, conscient ou même délibéré. La confusion entre ces deux champs a motivé nombre de débats reposant sur une incompréhension totale. En 1953, Jacques Lacan tente lui aussi de dépasser le déséquilibre de la théorie œdipienne concernant les filles en interprétant l’Œdipe comme fonction : le père intervient en tant que loi venant rompre la fusion entre la mère et son enfant, fille ou garçon.
Ainsi que l’explique Freud, l’Œdipe est précédé de deux phases où prédominent successivement les zones érogènes, d’abord celle orale puis celle anale, et dans lesquelles s’organisent les premières relations objectales. L’Œdipe ne serait donc pas premier, mais serait lui-même originaire, ce sur quoi Freud lui-même achoppait. Pour Melanie Klein, il existerait ainsi un « complexe d’Œdipe précoce », qu’elle décrit en 1927, et antérieur à l’âge de 3 ans et prenant son origine dans les fantasmes de la petite enfance. Les résidus archaïques, ressentis comme bons ou mauvais par l’enfant sont ainsi associés aux figures parentales. Dans la même ligne, Otto Fenichel, en 1931, postule également des « précurseurs du complexe d’Œdipe ».

Le psychanalyste Claude Le Guen, dans L’Œdipe originaire (1974), a par ailleurs décrit un « œdipe originaire » correspondant à une première structure triangulaire mettant en jeu le sujet naissant, sa mère et un tiers qui suscite une peur de l’étranger qui expliquerait, au 8e mois chez l’enfant, un tel sentiment pour l’Autre. Un autre psychanalyste, André Green a ainsi poursuivi et complété cette relation à trois actants. Enfin, il existe des organisations non œdipiennes, étudiées de longue date par la psychanalyse, et qui donc remettent en cause partiellement l’universalité du complexe. Ainsi, le vaste champ des structures perverses, des autismes, des psychoses enfin, infantiles ou adultes a été pris comme preuve pour récuser sa centralité dans la constitution de la personnalité. Un autre psychanalyste français, Michel Fain, développe quant à lui la notion de « censure de l’amante », qui rend compte du lien privilégié qui unit la mère à l’enfant et ce avant la constitution de l’Œdipe. Cette relation aboutirait à constituer chez l’enfant un imaginaire fantasmatique qui conditionne ensuite la relation triangulaire œdipienne.
Depuis les débuts de la psychanalyse jusqu’à ses développements les plus récents, le complexe d’Œdipe a été critiqué. Le psychanalyste Otto Rank le range ainsi derrière le traumatisme de la naissance, alors que le psychiatre Carl Gustav Jung en refuse la primauté. Le désir de la mère dans la vision jungienne n’est en effet pas relatif à l’inceste et n’est pas restreint au seul complexe d’Œdipe[. D'autres l'ont ramené à un principe moral limité à la bonne société viennoise, émanant de l'état d'esprit de Freud lui-même alors que Heinz Kohut l'a minimisé au sein de ses théories sur le narcissisme. Il reste avec l'inconscient et les théories sur la sexualité infantile, une des pierres d'achoppement à la fois entre psychanalystes et entre ces derniers et leurs opposants plus ou moins radicaux.

L'ethnologue français Claude Lévi-Strauss dresse une critique culturaliste de l'universalité du complexe d'Œdipe, tout en reconnaissant que le tabou de l'inceste est commun à tous les peuples.L'universalité de ce complexe, par-delà les différences culturelles, a fait très tôt l'objet de critiques d'ethnologues. Ainsi, l'école culturaliste (Bronisław Malinowski, Margaret Mead et Ruth Benedict) est en opposition directe avec le postulat freudien. Le premier à émettre de telles critiques est Malinowski, à partir d’un programme d'étude mené après la Première Guerre mondiale sur les mœurs sexuelles en Mélanésie, et qu'il synthétise dans son ouvrage La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives (1921). Son observation des populations des îles Trobriand révèle en effet une configuration socio-culturelle qui, fondée sur un mode de parenté matrilinéaire, n’a rien à voir avec celle de la civilisation européenne. Or, puisque le complexe d'Œdipe tel que le décrit Freud suppose une identité entre le père biologique (avec lequel la mère échange un amour que l'enfant jalouse) et la figure autoritaire (qui s'interpose entre l'enfant et la mère), la notion de complexe d'Œdipe semble indissociable d'une forme familiale précise, dite « nucléaire », où le père, la mère et les enfants vivent sous le même toit et dans laquelle le père biologique exerce l'autorité sur l'enfant. Aussi, et contrairement au postulat de Freud, cette forme d'organisation familiale n'a-t-elle rien d'universel selon Malinowsky : dans de nombreuses cultures, le dépositaire de l'autorité vis-à-vis de l'enfant n'est pas le père mais est par exemple l'oncle maternel dans les îles Trobriand. De là découle une fragilisation de l'édifice freudien, où il apparaît comme une hérésie de dissocier le partenaire sexuel de la mère de la figure exerçant l'autorité sur l'enfant. La critique ethnologique est cependant à nuancer car Claude Lévi-Strauss, dans son ouvrage Les Structures élémentaires de la parenté (1949), soutient en effet que la prohibition de l'inceste est au fondement de toutes les cultures humaines. Pour l'approche psychanalytique, l'existence d'un tel tabou cadre parfaitement avec l'Œdipe.

Les travaux de Malinowski sont contestés par Géza Róheim, qui entame en 1928 un voyage de quatre ans en Somalie et en Australie, à l'issue duquel il conclut à l’universalité du complexe d’Œdipe dans son article « Psychanalyse des cultures primitives », repris en 1950 dans son ouvrage Psychanalyse et anthropologie, publié ensuite sous le titre Psychanalyse des cultures primitives (1932). Cependant, la façon dont Róheim procède est fortement critiquée par le psychanalyste Wilhelm Reich, dans un appendice qu’il ajoute en 1934 à son livre L'Irruption de la morale sexuelle. Wilhelm Reich lui reproche son manque de rigueur ethnographique et d’avoir inféré gratuitement certaines conclusions à partir de l’étude de rêves d’autochtones peu coopératifs. Il accuse surtout le caractère prédéterminé du projet de Róheim. C’est l'ambition de prouver l’universalité de l'Œdipe qui lui en a fait voir les manifestations partout selon Wilhelm Reich. Ces reproches furent aussi adressés à Ernest Jones, qui tenta de défendre le point de vue de Róheim mais en vain, et sans avoir au préalable intégré, lui non plus, les données ethnographiques.
Dans Mythe et tragédie en Grèce ancienne l'historien et anthropologue français, spécialiste de la Grèce antique, Jean-Pierre Vernant dénonce les contresens et l'anachronisme de l'interprétation psychanalytique du mythe grec ainsi que dans un article de 1967 intitulé « Œdipe sans complexe »[6]. Pour Vernant, Freud synthétise le mythe en un schéma par trop simplificateur. Il n’inscrit pas non le mythe d’Œdipe dans la mythologie grecque dans son ensemble. Le raisonnement freudien est donc selon lui un « cercle vicieux », principalement parce que Freud interprète le mythe grec avec une mentalité contemporaine, sans effectuer un travail de contextualisation historique.
L’ethnologue Claude Lévi-Strauss, pour sa part, trouve pour le moins abusif que Freud fonde l’essentiel de la psychologie humaine sur une « pièce de théâtre de Sophocle », pièce n’ayant pas par ailleurs le côté de mythe fondateur de l’esprit européen (l’individu s’opposant à la Cité), qu’est sa tragédie Antigone. Dans son ouvrage La Potière jalouse (1985), il rédige donc une « contre-explication » parodique où il fait dériver toute cette psychologie d’une pièce d’Eugène Labiche, Un chapeau de paille d’Italie. Cet essai qualifié de « plaisant, mais rigoureux » a été mentionné par plusieurs auteurs, dont Michel Serres, comme étant l’une des critiques les plus constructives de la psychanalyse.
Œdipe (à droite) et le Sphinx (au milieu) accompagnés du dieu Hermès (à gauche).Dans Folies à Plusieurs (2002) l’historien des psychothérapies Mikkel Borch-Jacobsen souligne que Freud affirme sa théorie œdipienne de façon parfaitement arbitraire, en dehors de tout matériel clinique (si ce n’est celui, particulièrement suspect, fourni par son autoanalyse), afin de trouver une explication ad hoc aux constants récits de séduction paternelle de ses patients. Selon Borch-Jacobsen, ces récits ne sont pas dus à un quelconque œdipe décelé chez les sujets analysés, mais bien plutôt aux suggestions induites par les croyances de Freud lui-même à propos de l’étiologie sexuelle des névroses et des psychoses.
Dans L’Anti-Œdipe, paru en 1972, le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Félix Guattari définissent le désir comme une puissance d’invention, et la psychanalyse comme étant, malgré elle, une entreprise de répression des forces créatives de l’inconscient et de celles potentiellement révolutionnaires du désir, œuvrant à la conservation de l’ordre politique et socia. Le complexe d’Œdipe n’est pas, pour Deleuze et Guattari, la forme inconsciente véritable du désir, mais la forme que l’institution psychanalytique impose, via la cure psychanalytique, au désir de ses patients, et en particulier de l’institution bourgeoise et patriarcale. Ils expliquent en quoi le complexe d’Œdipe, loin pour eux de constituer une vérité sur le désir, est un moyen pour les psychanalystes de modeler et de contenir ce dernier, en le réduisant à la structure familiale, pour l’empêcher de se répandre dans le champ social et d’y mettre en œuvre sa puissance révolutionnaire.

De manière générale, la question de la validité du complexe d’Œdipe continue de nourrir un vif débat dans le contexte social actuel, qui voit se développer en Occident des formes nouvelles de la famille (en particulier la monoparentalité, la famille adoptive, la famille recomposée, l’homoparentalité). De nombreux psychanalystes tentent d’aménager la notion théorique de complexe d’Œdipe aux cas de figure où l’autorité paternelle s’avère absente, intermittente, ou partagée entre plusieurs pères. Se fondant sur la notion d’« entitlement » créée par Freud, le psychanalyste Arnold Rothstein explique par exemple que des enfants en souffrance nourrissent l’illusion d’être toujours en symbiose avec leur mère. Ces cas psychopathologiques semblent ne pas s’inscrire dans le schéma œdipien. Par ailleurs, au sein des Gender Studies, la féministe américaine Judith Butler, tout en reconnaissant l’apport freudien, critique l’unilatéralité sexuelle du complexe d’Œdipe. Dans son ouvrage Gender Trouble (1990) elle critique la conception freudienne d’une bisexualité sans véritable homosexualité telle qu’elle est présentée dans Le moi et le ça.
Remarques :
Ces propos ne sont que des vulgarisations banales, largement divulguées au grand public. Je ne pense pas avoir jusqu’ici trahi de grands secrets. Je me suis fait « l’écho de la rumeur ambiante ». Je resterais très discrète à l’égard de mes propres points de vue, à ce sujet, qui bien-sûr, vous le comprenez bien, feront l’objet de la rédaction d’un ouvrage personnel ultérieurement compte tenu des virulentes et violentes réactions venant du corps enseignant auquel je réserve un article personnel, pétri de théories et d’expériences de terrain et où le centre de mes investigations se portera sur « L’enfant en proie et aux prises à l’enseignement en France » .
Chantal POULAIN ( Paris, décembre 2010)

Ich war ein Kind

Lundi 29 mars 2010

Ich war ein Kind und träumte viel
und hatte noch nicht Mai;
da trug ein Mann sein Seitenspiel
an unserm Hof vorbei.
Da hab ich bange aufgeschaut:
“O Mutter, lass mich frei…”
Bei seiner Laute erstem Laut
brach etwas mir entzwei.

Ich wusste, eh sein Sang begann:
Es wird mein Leben sein.
Sing nicht, sing nicht, du fremder Mann:
Es wird mein Leben sein.
Du singst mein Glück und meine Müh,
mein Lied singst du und dann:
mein Schicksal singst du viel zu früh,
so dass ich, wie ich blüh und blüh, –
es nie mehr leben kann.

Er sang. Und dann verklang sein Schritt, –
er musste weiterziehn;
und sang mein Leid, das ich nie litt,
und sang mein Glück, das mir entglitt,
und nahm mich mit und nahm mich mit –
und keiner weiß wohin…
Rainer Maria Rilke

Aus: Frühe Gedichte (Mädchen-Gestalten)

Der blinde Knabe

Lundi 29 mars 2010

Der blinde Knabe

An allen Türen blieb der blinde Knabe,
auf den der Mutter bleiche Schönheit schien,
und sang das Lied, das ihm sein Leid verliehn:
“Oh hab mich lieb, weil ich den Himmel habe.”
Und alle weinten über ihn.

An allen Türen blieb der blinde Knabe.

Die Mutter aber zog ihn leise mit;
weil sie die andern alle weinen schaute.
Er aber, der nicht wußte, wie sie litt,
und nur noch tiefer seinem Dunkel traute,
sang: “Alles Leben ist in meiner Laute.”

Die Mutter aber zog ihn leise mit.

So trug er seine Lieder durch das Land.
Und als ein Greis ihn fragte, was sie deuten,
da schwieg er, und auf seiner Stirne stand:
Es sind die Funken, die die Stürme streuten,
doch einmal werd ich breit sein wie ein Brand.

So trug er seine Lieder durch das Land.

Und allen Kindern kam ein Traurigsein.
Sie mußten immer an den Blinden denken
und wollten etwas seiner Armut weihn;
er nahm sie lächelnd an den Handgelenken
und sang: “Ich selbst bin kommen euch beschenken.”

Und allen Kindern kam ein Traurigsein.

Und alle Mädchen wurden blaß und bang.
Und waren wie die Mutter dieses Knaben,
der immer noch in ihren Nächten sang.
Und fürchteten: wir werden Kinder haben, -
und alle Mütter waren krank..

Da wurden ihre Wünsche wie ein Wort
und flatterten wie Schwalben um die Eine,
die mit dem Blinden zog von Ort zu Ort:
“Maria, du Reine,
sieh, wie ich weine.
Und es ist seine
Schuld. In die Haine
führ ihn fort!”

Bei allen Bäumen blieb der blinde Knabe,
auf den der Mutter müde Schönheit schien,
und sang das Lied, das ihm sein Leid verliehn:
“Oh hab mich lieb, weil ich den Himmel habe -”
Und alle blühten über ihm.

Rainer Maria Rilke

Aus: Christus Elf Visionen (Zoppot, Juli 1898)

Mon frère

Dimanche 28 mars 2010

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Dimanche 28 mars 2010

Partager Victor HUGO (1802-1885)

Après la bataille
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
Et qui disait: ” A boire! à boire par pitié ! ”
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit: “Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. ”
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant: “Caramba! ”
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
” Donne-lui tout de même à boire “, dit mon père.

A la mère de l’enfant mort

Dimanche 28 mars 2010

A la mère de l’enfant mort
Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
Qu’il est d’autres anges là-haut,
Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n’y change,
Qu’il est doux d’y rentrer bientôt;

Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
Une tente aux riches couleurs,
Un jardin bleu rempli de lis qui sont des astres,
Et d’étoiles qui sont des fleurs;

Que c’est un lieu joyeux plus qu’on ne saurait dire,
Où toujours, se laissant charmer,
On a les chérubins pour jouer et pour rire,
Et le bon Dieu pour nous aimer;

Qu’il est doux d’être un coeur qui brûle comme un cierge,
Et de vivre, en toute saison,
Près de l’enfant Jésus et de la sainte Vierge
Dans une si belle maison!

Et puis vous n’aurez pas assez dit, pauvre mère,
A ce fils si frêle et si doux,
Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
Mais aussi qu’il était à vous;

Que, tant qu’on est petit, la mère sur nous veille,
Mais que plus tard on la défend;
Et qu’elle aura besoin, quand elle sera vieille,
D’un homme qui soit son enfant;

Vous n’aurez point assez dit à cette jeune âme
Que Dieu veut qu’on reste ici-bas,
La femme guidant l’homme et l’homme aidant la femme,
Pour les douleurs et les combats ;

Si bien qu’un jour, ô deuil ! irréparable perte !
Le doux être s’en est allé !… -
Hélas ! vous avez donc laissé la cage ouverte,
Que votre oiseau s’est envolé !

Elle avait pris ce pli dans son âge…

Dimanche 28 mars 2010

Elle avait pri ce pli … ( les Contemplations )

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
Je l’attendai ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
Elle entrait et disait : bonjour mon petit père ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clareté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tout moments.
Oh ! que de soirs d’hivers radieux et charmants
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
J’appelais cette vie être content de peu !
Et dire qu’elle est morte ! hélas ! Dieu m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

Victor Hugo